SCÈNE

"Je suis allé retrouver Mr COE au 7 Jermyn Street. Après avoir un peu bavardé au sujet de ses leçons d'élocution, nous sommes descendus ensemble à pied vers le théâtre. Comme j'avais exprimé le désir de voir un peu la machinerie, il a commencé par m'envoyer regarder en dessous et au dessus de la scène, sous la conduite d'un de ses subordonnés, voir l'atelier de peinture...il m'a installé dans le trou du souffleur, qui était vide (pas besoin de souffleur, m'a- t-il déclaré) . Je n'y suis pas resté très longtemps, mais je suis allé me promener derrière les décors et dans le foyer."

(Journal - 2 Mars 1867)

Le Théâtre exerçait sur Charles DODGSON une fascination très grande. Dans le Londres Victorien où foisonnaient, chaque soir, de multiples spectacles, il était un spectateur assidu. Covent Gardens, Drury Lane, Haymarket, St James Savoy, Lyceum, et de nombreux autres théâtres présentaient, en plus de Shakespeare et du répertoire, des opéras bouffes, parodies, comédies musicales, pantomimes, farces et ballets. Son journal regorge de critiques de pièces de théâtre et d'opéras. Beaucoup d'autres productions étaient créées à destination du public enfantin. CARROLL y emmena de nombreux enfants. D'autre part, il comptait parmi ses amies-enfants une kyrielle de jeunes actrices dont il ne manquait aucune des prestations. L'envie de participer, à un titre ou à un autre, à ce métier commença bientôt à le démanger.

Dans un premier temps, il tenta d'intéresser des gens de théâtre, en particulier la comédienne Ellen TERRY, à une pièce dont il avait conçu l'argument: "Morning Clouds". Malheureusement, il ne devait rencontrer guère d'enthousiasme autour de ce projet jugé "faible et trop dépourvu d'action". Cet échec semble, comme nous le verrons plus tard, avoir gravement entamé l'opinion qu'il se faisait de ses talents d'auteur de théâtre.

Nous sommes en 1867 et le livre "Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles" est devenu, en deux ans, un grand succès. Lewis CARROLL commence à penser à l'adaptation scénique du livre. Vingt années durant, il sera régulièrement question de ce spectacle :

"J'ai fait parvenir à Mr COE un exemplaire de mon ‘divertissement pour enfants', Alice. J'ai le vague espoir (bien que je ne lui en aie pas soufflé mot) qu'il ait l'idée d'en faire une pantomime. J'imagine que cela marcherait bien sous cette forme."

"Mr COE pense que les aventures d'Alice fourniraient la matière d'une féerie, mais qu'elles sont trop bien pour une simple pantomime."

"Je ne suis monté qu'une seule fois à Londres au cours du trimestre, pour déposer ‘Alice' et ‘Le Miroir' comme textes de théâtre... Mr Percy FITLGERALD, l'auteur de ‘The Principles of Comedy and Dramatic Effect' à qui j'avais écrit pour qu'il me conseillât sur la façon de porter ‘Alice' à la scène, m'a déconseillé de suivre mon idée (qui était de le faire jouer par des enfants) mais il croit qu'on peut en faire un bon spectacle : c'est pour garder la haute main sur ce processus que je les ai déposés comme textes dramatiques."

L'année 1873 voit encore deux tentatives de ce genre échouer (German REED - Mrs BATEMAN). CARROLL continue cependant régulièrement à noter, après avoir été enchanté par le jeu de telle petite comédienne, qu'elle serait une excellente Alice si le livre était porté à la scène.

Trois ans plus tard, il se rend avec ses deux sœurs au ‘Polytechnic' pour assister à un divertissement "Alice's Adventures" monté par Mr G.BUCKLAND :

"Une grande partie se présentait sous la forme de ‘fondants' sur lesquels des extraits de l'histoire étaient lus ou chantés sur la musique de William BOYD, mais la dernière partie avait un vrai décor et cinq acteurs (Alice, la Reine, le Valet, le Chapelier et le Lapin) qui mimaient les dialogues lus par Mr BUCKLAND. Alice était une assez jolie fillette d'une dizaine d'années (Martha WOOLRIDGE) qui jouait avec simplicité et grâce."

Une chanson rajoutée pour le Chat du Cheshire, à propos d'un laquais et d'une femme de chambre, lui parait si déplacée qu'il écrit après coup à Mr BUCKLAND pour lui demander de la supprimer. Assistant à la deuxième version de ce spectacle, il constate qu'il n'y a pas grand changement par rapport à la première, si ce n'est la chanson du "laquais" remplacée par une autre sur "un méchant petit garçon", contre une partie de laquelle il croit à nouveau devoir s'élever, la trouvant "trop horrible pour être comique". Il refuse de donner son accord, l'année suivante, à la reprise de ce spectacle en précisant "Je suis contre les interpolations, et s'il y avait une nouvelle version scénique, je voudrais qu'elle repose sur le livre lui- même."

1877 : CARROLL contacte le célèbre compositeur Arthur SULLIVAN qui, en collaboration avec W.S GILBERT, signe les meilleures opérettes de l'époque. Celui- ci lui répond, assez sèchement, qu'il n'accepte pas les commandes pour mettre en musique des textes. CARROLL revient alors à la charge :

"‘Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles' a remporté, à ma grande surprise, un tel succès populaire que l'idée de le porter à la scène a été à de nombreuses reprises envisagé. Si cela devait être fait un jour, je voudrais que cela le soit de la meilleure façon possible, sans regarder à la dépense - et l'un des éléments que je souhaite serait une bonne musique. Aussi ai-je pensé (connaissant vos charmantes compositions) qu'il serait bon que vous mettiez en musique deux ou trois chansons qui seraient gardées pour l'occasion (si elle devait se présenter) où ‘Alice' était porté à la scène. Si ce projet devait être finalement abandonné, nous pourrions alors veiller à la publication des chansons seules."

Mettant un peu d'eau dans son vin, SULLIVAN se déclare prêt à composer la musique, mais dans la seule et unique perspective d'un spectacle. CARROLL insiste alors dans cette lettre à la fois capricieuse et touchante de naïveté :

"Vous vous dites prêt à travailler, si je poursuis l'idée du spectacle - mais voilà justement ce que je ne veux pas .Nous pourrions attendre un temps indéfini, et puis, quand la chose prendrait forme, avoir à préparer la musique à la hâte - et pire même, vous pourriez ne plus y arriver ou ne plus vouloir le faire. C'est pourquoi je souhaite vivement obtenir quelque chose de prêt à l'avance : et ce que je connais de votre musique est si délicieux (On me dit que je n'ai aucune oreille aussi mon avis est-il sans valeur, je le crains) que je voudrais être prévoyant, maintenant, pendant que nous en avons le temps... J'aimerais vraiment que vous essayiez une des chansons d'‘Alice’ - celle que vous voudrez (à part bien entendu celles qui furent écrites sur des mélodies existantes, comme ‘Will you walk into my parlour? ' et ‘Beautiful Star') - ou bien l'une de ‘A Travers le Miroir'. La musique ne serait pas publiée mais mise de côté dans l'espoir que le livre soit un jour porté à la scène."

Aucune partition ne naquit de ce dialogue de sourds et on ne peut que le regretter connaissant le talent de SULLIVAN. Son neveu confiait, de nombreuses années plus tard :

"Mon oncle et moi avons eu une longue discussion à ce propos. Il me dit que CARROLL lui avait écrit à une période où il était dans un état de grande détresse suite au décès de son frère, en lui demandant de collaborer avec lui. Mon oncle ne connaissait CARROLL ni d'Eve ni d'Adam, ‘Alice' venait de sortir et il n'en avait jamais entende parler. Comme CARROLL était tenace, mon oncle se procura un exemplaire de livre qu'il aima beaucoup. Il fit de son mieux pour mettre en musique les chansons et travailla dessus toute la nuit. Mais la curieuse métrique le mis en échec. Il disait ne pas être arrivé à s'y accoutumer."

Six années plus tard, James TAYLOR, organiste du New College, conseille à CARROLL d'entrer en contact avec Sir Alexander CAMPBELL MACKENZIE, le compositeur d'opéras.

"On m'a suggéré, devant le succès populaire qu'ont remporté les livres auprès des enfants, de faire, ou faire faire, une pièce à partir de l'un ou l'autre de ces livres , et que la chose soit mise en musique comme une opérette. Je compte suffisamment d'amis dans le milieu du théâtre pour trouver une production. Alors bien entende le premier choix est celui du compositeur, et non seulement vous m'avez été fortement recommandé par un ami, qui est un musicien de premier choix, mais j'ai écouté suffisamment vos œuvres pour être persuadé que vous êtes un véritable et talentueux musicien, avec qui je peux en toute confiance me lancer dans l'ouvrage, si toutefois vous pouvez et voulez vous y atteler."

14 Août 1883 : "MACKENZIE m'a annoncé qu'il se fera un plaisir de composer l'opérette sur ‘Alice' - à la fin de 84 ou au début de 85. Ainsi j'ai maintenant une raison de tenter de l'écrire ; mais c'est une tâche redoutable !"

14 Mai 1884 : "Ecrit à Mr MACKENZIE mon abandon définitif de l'idée d'écrire le livret d'un opéra sur Alice. J'ai la certitude de ne pas disposer du talent requis pour le construire. Je lui laisse le soin de s'y essayer lui-même et de s'associer l'écrivain de son choix. (Il a abandonné l'idée lui aussi, il ne désire pas s'y essayer sans moi.)

Lewis CARROLL devra finalement attendre deux années supplémentaires avant de voir son projet enfin aboutir :

Eté 1886, il reçoit une demande d'autorisation de Mr Savile CLARKE pour adapter ‘Alice' et le ‘Miroir' en une opérette en deux actes.

Henry Savile CLARKE (1841-1893) était un auteur de théâtre mineur et un critique dramatique. Rapidement, CARROLL lui donne le feu vert mais il ne lui donne pas pour autant carte blanche. En effet, une importante correspondance débute entre les deux hommes au cours de laquelle CARROLL n'a de cesse de faire ses suggestions et de rectifier certains détails, tout en s'excusant de le faire.

"Il y a encore autre chose que je voudrais vous demander. Quelques unes des chansons sont des parodies de vieilles comptines, qui possèdent leur propre mélodies. Je préférerais de beaucoup, si vous avez l'intention de les inclure, que vous utilisiez leur vieux airs. L'ensemble des poèmes, des deux livres, ont déjà été publiés avec de la musique à de nombreuses reprises : des gens me demandent constamment la permission de le faire, et ils ont tout simplement gâché des morceaux comme ‘Will you walk a little faster' en écrivant de nouvelles mélodies. Il faudrait un très bon compositeur pour écrire quelque chose de meilleur que le délicieux vieil air de ‘Will you walk into my parlour'".

"Je me suis rendu la nuit dernière chez l'un de mes camarades étudiant, qui connaît la musique. J'ai sifflé, et il a écrit, et je vous fais parvenir ces trois mélodies : ‘I give thee all', ‘Twinkle, twinkle' & ‘Will you walk into my parlour' :

‘I give thee all' est un poème de Thomas MOORE, écrit sur un ‘Hymne National', de quel pays ? Ça je l'ignore. Je l'aime bien, mais n'y suis pas attaché au point de me soucier que votre compositeur utilise cette mélodie ou en écrive une autre - d'autant plus que mes couplets ne parodient pas l'original. La première ligne est une imitation mais pour la suite, je me suis laissé aller.

‘Twinkle, twinkle' sera je l'espère utilisé ! Ce serait vraiment dommage de ne pas le faire.

‘Will you walk' est le seul air que je suis vraiment anxieux de voir préservé. Il m'est familier, et c'est le seul qui m'évoque réellement une danse. Je serais extrêmement désolé si une autre mélodie, aussi jolie soit-elle, lui était substituée."

Dans une autre lettre, il insiste et précise les cinq chansons dont il souhaite voir utilisées les mélodies originales : ‘I give thee all'- ‘Twinkle' - ‘Will you walk' - ‘Beautiful Star' - ‘Bonnie Dundee'. (Partitions reproduites à la fin de cette étude)

CARROLL, dont le vœu sera exaucé, s'inquiète d'autre part du choix du compositeur :

"Qui va composer la musique ? Le sort de la pièce dépend principalement de cela, à mon avis. Une vraie bonne musique fera ‘passer' bien d'autres défauts."

Le compositeur choisi sera Walter SLAUGHTER qui fait un travail remarquable avec les autres chansons et les nombreuses musiques de scène.

L'opérette débute le 23 Décembre 1886 au "Prince of Wales Theatre", et CARROLL y assiste pour la première fois une semaine plus tard. Le rôle principal était joué par Phoebe CARLO, une jeune actrice à laquelle CARROLL était très attaché et dont la chanson et la danse avec le Chat du Cheshire lui plurent particulièrement. Dans l'ensemble il approuva la pièce qui était basée sur les deux livres d'"Alice".

"Le premier acte (‘Pays des Merveilles') se déroule bien, en particulier le Thé chez les Fous. Mr Sydney HARCOURT est un parfait Chapelier... Le voir ainsi incarner le Chapelier est une chose étrange et inquiétante, comme si un monstre absurde, aperçu la nuit, passant au détour d'un rêve, marchait à présent dans la pièce en pleine lumière... Phoebe CARLO est une superbe ‘Alice'...Le deuxième acte était plat... Mais, dans l'ensemble, le spectacle semble être un succès."

"Le poème du Morse et du Charpentier tombait plutôt à plat, car le public ne savait pas quand il était terminé et n'applaudissait pas au bon moment. Aussi ai-je dû écrire une chanson que chantent les fantômes des huîtres, qui a tout arrangé."

Savile CLARKE avait donné au fantôme de la Première Huître une mazurka à danser ainsi qu'une chanson mais le fantôme de la Seconde Huître, qui dansait le ‘Horn-pipe', n'avait rien à chanter, et aucune chanson pour elle n'avait été prévue dans le livret de la pièce. Le rôle était tenu par l'une des amies-enfants de CARROLL, Nellie BOWMAN, qui était tellement déçue de ne rien avoir à chanter qu'il écrivit un deuxième couplet spécialement pour elle.

Lewis CARROLL se rendait régulièrement à ce spectacle, en y emmenant ses amies-enfants. Lorsque l'opérette quitta l'affiche à Londres, il y eut une tournée de plusieurs mois à travers le pays.

CARROLL insista, à l'époque, à de nombreuses reprises pour que la musique soit publiée. En vain, car la publication des partitions n'aura pas lieu avant 1898.

Il convainc bientôt Savile CLARKE d'arrêter pour un temps le spectacle, qui commence à s'user, afin de le reprendre mieux, plus tard, avec une autre distribution et plus d'argent

La reprise eut lieu à Londres au Globe Theatre le 26 Decembre 1888. CARROLL avait longuement intrigué auprès de Savile CLARKE pour qu'Isa BOWMAN, qui jouait un petit rôle deux ans plus tôt, obtint cette fois le rôle d'Alice. Elle était vêtue d'une robe de soie crème "Liberty" que CARROLL avait choisie et fait faire pour elle tout spécialement. Il était parfois impressionné par la lourdeur du rôle confié à Isa BOWMAN : "le plus lourd jamais confié à une enfant, elle n'a pas moins de 215 répliques!". Bien qu'Isa BOWMAN fût une très bonne actrice et une danseuse gracieuse, le chant était son point faible. Les critiques notèrent d'ailleurs que sa voix n'était pas assez solide pour rendre justice aux chansons. CARROLL lui fit donner des cours de chant. Le chef d'orchestre, Edward GERMAN, racontait quelques années plus tard que "les rôles principaux, choristes et orchestre formaient une grande famille - tout le monde était si heureux."

Irene BARNES, alors âgée de seize ans et que l'on retrouvera quelques années plus tard dans la distribution de "Peter Pan", faisait ses débuts à la scène dans le rôle du Roi de Cœur et de la Reine Blanche. L'engagement lui avait été procuré par CARROLL lui-même qui était un ami de son père. Elle raconte que "l'Auteur d'"Alice" était si divertissant pour les enfants au cours des répétitions, avec ses histoires et son humour, qu'il fut plus d'une fois prié de quitter le théâtre par le régisseur."

On le devine aisément : cette période fut heureuse et unique dans l'existence de CARROLL : non seulement il était associé au succès et à la vie d'une troupe de théâtre mais il pouvait voir son public réagir directement à chaque représentation. Du vivant de CARROLL, ‘Alice' fut porté à la scène à au moins deux autres reprises :

Juin 1889 - un spectacle amateur à l'Ecole d'Art HERKOMER de Bushey.

Dans son journal, CARROLL note après y avoir assisté :

"Le spectacle consistait en une série d'images, mais semblait faible d'un point de vue dramatique. La musique de Mr HERKOMER était déprimante."

Juin 1895 - Représentation dans les jardins du Worcester College à Oxford d'"Alice in Wonderland". Cette version de Mrs Ruth DANIEL n'utilisait que les répliques originales des livres d'Alice, sans aucune réécriture comme dans la version Londonienne. Les costumes s'inspiraient directement des gravures de Tenniel. Paul RUBENS composa une musique tout spécialement. L'autorisation avait été demandée et obtenue de l'auteur lui-même, alors âgé de 63 ans, professeur à l'université voisine. Les répétitions semblaient avoir lieu au Pays des Merveilles même, avec les acteurs et les petites actrices allongés sur l'herbe à côté du lapin blanc apprivoisé, mascotte de la troupe. Bien qu'ayant déclaré ne pas être intéressé par ce spectacle, DODGSON était parfois vu durant les répétitions, rôdant autour des rhododendrons ou observant de derrière un arbre en souriant. La veille de la représentation, le Vice-Chancelier de l'Université annonça qu'aucun argent ne devait être perçu pour cette représentation de charité. Il fut rapidement décidé que le public entrerait gratuitement mais devrait payer pour pouvoir sortir.